lundi 18 avril 2016

Smileys, emojis, émoticônes, hashtags… pourquoi ils sont devenus incontournables

Smileys, emojis, émoticônes, hashtags… pourquoi ils sont devenus incontournables

Par Cyrille Frank, fondateur de Mediaculture.fr


La propagation de ces petits visuels colorés ne tient pas tant à la ludification du monde, qu’à un besoin de communiquer efficacement.
Le succès des smileys, «émoticônes», emojis (prononcez emodji) ou encore «stickers», se confirme. Pas une application sociale ou messagerie ne s'est passée de leurs services au sein de ses fonctionnalités : Facebook, Twitter, Snapchat ou encore des logiciels professionnels, comme Slack. Les requêtes des Français sur Google attestent d’ailleurs de cette popularité croissante.
Ces petits graphismes qui ont progressivement colonisé nos outils de communication ne datent pas d’hier. L’invention du premier smiley typographique remonterait à 1648 ! C’est l’Anglais Robert Herrick qui l’aurait utilisé en premier dans son poème To fortune, sous cette forme : smiling yet  : ) 
Cependant, c’est IBM qui les introduit dans ses premiers PC en 1981. Au début, il n’y a que trois types de smileys : un souriant, un renfrogné et un visage noir souriant. Dès lors, les smileys ne cessent de se diversifier pour devenir les émoticônes aux multiples expressions, que l’on connaît aujourd’hui.
En 2009, les Japonais vont encore plus loin, en concevant des petits graphismes qui ne représentent pas seulement des visages humains, mais aussi toutes sortes d’objets (fruits et légumes, objets du quotidien etc.) : ce sont les emojis. Ils sont intégrés aux messageries électroniques, comme Outlook ou Gmail, et font désormais partie de nos outils de communication quotidiens. Toutefois, comment expliquer cette frénésie généralisée dans le temps et l’espace ?

Les émoticônes comblent les défauts du langage écrit

La réponse principale tient à la pauvreté signifiante du langage écrit. C'est ce que Marshall McLuhan appelait un «média froid» dans son livre Pour comprendre les médias en 1964. Ce que le théoricien canadien des médias voulait dire, c’est que certains modes de communication sont pauvres en information et nécessitent un effort important d’interprétation de la part du récepteur.
A l’écrit, il est parfois difficile de percevoir l’intention du locuteur. Et pour cause, il manque l’expression du visage, du corps, l’intonation de la voix… Ce sont des signaux sonores ou visuels – et non-verbaux – qui mettent en contexte les propos, ce qui permet de les décoder facilement. Qui n’a jamais lu un email en se demandant si l’autre se payait sa fiole, ou si c’était bel et bien du premier degré ?
Cette importance du non-verbal a été mise en lumière par les chercheurs de l’école de Palo Alto dans les années 70. Ray Birdwhistell a travaillé sur la kinésique, l’étude du sens véhiculé par la gestuelle (dont on pourrait dire que Le mentaliste n’est qu’un récent adepte).
Edouard T. Hall a pour sa part développé un travail fascinant sur les distances interpersonnelles, expliquant la différence entre espace intime, personnel, social ou public. Ainsi, dans un espace public bondé (rame de métro, ascenseur), chacun empiétant sur l’espace intime de l’autre, la stratégie adaptative consiste à émettre le moins de signaux possibles. Il est convenu de faire «le mort», pour éviter d’aggraver le malaise suscité par cette violation de l’espace personnel de chacun. Essayez donc de parler aux autres dans cette situation, vous verrez qu’au mieux, on vous sourit sans vous répondre, mais le plus souvent, on vous fusille du regard.
Gregory Bateson, lui, a plus particulièrement travaillé sur la notion de dissonance cognitive. Vous savez, quand votre visage dit le contraire de ce que vous pensez. Comme lorsque l’on vous écrase violemment le pied en s’excusant, et que vous répondez avec un rictus de détestation : «Pas grave.»
Bref, toutes ces recherches témoignent d’une chose : l’importance du non-verbal dans la communication entre les personnes, même si certains ont pu en exagérer l’importance (non, 93% de la communication entre les hommes n’est pas non-verbale !). Les émoticônes servent donc à apporter du non-verbal – de l’émotion, de la distance, de l’humour – sur une information faible : le texte brut.

Désamorcer les conflits : «Je viens en ami» 

Ce n’est pas un hasard si le premier émoticône créé fut le smiley. Son rôle est de signifier à son interlocuteur : «C’est pour rire» ou encore «Je viens en ami». Le smiley joue un rôle méta-linguistique fondamental – pour reprendre la terminologie du linguiste Roman Jakobson – c’est-à-dire un discours sur le discours.
C’est exactement la même chose que le sourire que vous arborez après une vanne. On pourrait dire que c’est une forme de dissonance cognitive. Il faut comprendre le contraire de ce que je dis : «Je te casse, mais je t’aime bien», «Va, je ne te hais point.» Le smiley est une forme particulière du verlan, pour ainsi dire.
Les Japonais, qui ont une sainte-horreur du conflit, ont rapidement adopté et développé les smileys et les émoticônes, lesquels ont l’immense atout d’éviter la moindre ambiguïté d’interprétation. D’une manière générale, le second degré n’est pas très populaire au Japon, car il présente le risque d’être mal compris.
Les hashtags jouent ce même rôle : expliquer le propos que l’on vient de tenir pour mettre en exergue l’ironie #onycroit (on n’y croît pas une seconde), pour atténuer la violence de sa phrase #JDCJDR (je dis ça, je dis rien), pour dire que l’on plaisante (#jesors, etc.). Ce qui est amusant d’ailleurs, c’est qu’une fois de plus les utilisateurs ont détourné l’usage initial du hashtag qui avait une vocation fonctionnelle : ranger le message dans un thème.

La relation, plus que le contenu 


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Friends Jakobson a aussi montré que dans toute communication interpersonnelle, le contenu de ce que l’on exprime n’est pas tout. Il y a aussi la relation, l’attachement que l’on exprime à l’autre. On est toujours surpris de ces conversations vides que s’échangent les amoureux, ou les conversations insipides des ados avec leur BFF (Best Friend Forever) ou leur tribu. Le propos importe moins que le lien, la connexion permanente, quasi-fusionnelle avec autrui.
L’adolescence est cet âge particulièrement terrifiant où l’on éprouve le besoin d’être rassuré par la présence de ses amis qui traversent les mêmes difficultés, les mêmes doutes, les mêmes frustrations que soi. La tribu est à l’ado ce que le doudou est au bébé. Voilà pourquoi les ados sont collés aujourd’hui à leur mobile, comme ils l’étaient hier au téléphone fixe (revoir certaines séquences de la Boum par exemple).
Les émoticônes remplissent la conversation de futile et de rien, autrement dit de choses essentielles pour ceux qui les utilisent. C’est un kit de communication indispensable quand ce que l’on raconte est secondaire par rapport au lien que l’on entretient. On retrouve ici la fonction phatique de Jakobson, c’est-à-dire l’entretien du canal de communication lui-même (Allô ? Allô ! C’est bon, le canal d’échange est en place, nous pouvons échanger). Voilà pourquoi les adultes ne comprennent pas toujours leur intérêt, pas plus qu’ils ne saisissent l’intérêt des messages éphémères «sans consistance» (sans contenu) qui s’échangent sur Snapchat.

Créer une complicité par exclusion des autres 

Les émoticônes ont une autre vertu linguistique, au même titre que les raccourcis SMS : celle de crypter le propos pour ceux qui n’en maîtrisent pas les clés. D'une part, il y a les adultes qui ne comprennent rien aux signes ésotériques qui s’enchaînent, et d'autre part, tous les étrangers à la tribu qui ne peuvent comprendre les références visuelles à des moments de vie (fous rires, conversations, confidences…). Cette exclusion renforce d’ailleurs la cohésion du groupe, selon la mécanique classique du renforcement de soi, par opposition aux autres (Hegel «se posait en s’opposant aux autres»). C'est l'une des raisons d’être des différents argots des jeunes à travers le temps.
La technique fonctionne bien au cinéma, lorsque des références complexes ne sont pas expliquées, pour mieux valoriser ceux qui sont capables de les décrypter. Le spectateur qui saisit la référence peut se dire : «Moi j’ai compris, que je suis malin !» 2001, l’Odyssée de l’espace, ou Usual suspect – dans des registres bien différents – cultivent ce sentiment.

Le besoin croissant de se singulariser 


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Smileys Une question se pose toutefois : les ados ne sont pas les seuls à utiliser les émoticônes, et pas uniquement pour désamorcer les conflits potentiels. Alors pourquoi les adultes les utilisent-ils de plus en plus ?
Je vois là une autre raison : les adultes sont pris dans une surenchère communicationnelle pour exister socialement. Toute arme pour se singulariser est donc la bienvenue : les icônes, smileys et jolis graphismes en font partie, au même titre que les gifs. Le principe est le même que ces cohortes d’adultes qui optimisent leurs photos Instagram, ne postent que les situations qui les mettent en valeur et la ramènent outrageusement pour masquer la vacuité normale de leur existence.
Ce besoin d’exister se ressent aussi dans la surenchère émotionnelle exprimée par une multiplication des icônes expressives, comme autant de points d’exclamation qui surjouent le sentiment éprouvé. Là encore, on se rappelle ces exagération verbales des ados qui expriment leur besoin de donner plus de poids et d’intérêt à leur conversation. «Ah non, mais c’est troooop géniaaaal, topisssime, trop cooooool» (pour un cours qui aurait sauté par exemple).

Gamification, plaisir et oubli

Enfin, on ne saurait oublier une motivation qui n’est pas sans importance, dans l’utilisation de ces multiples icônes colorées. Il s’agit tout simplement du plaisir de jouer et d’une forme de ludification généralisée. Ceci est très vrai chez les Japonais qui ont inventé le «kawaii» (le mignon), forme d’aseptisation de l’existence et de repli dans un univers enfantin pour mieux échapper à la férocité du monde (un mouvement très nouveau pour les Japonais qui n’est sans doute pas étranger au cataclysme atomique dont ils ont été victimes et qui se ressent fortement dans leur culture manga, comme dans le film Akira, entre autres).
Mais cette tendance s’exprime également de plus en plus chez nous : nostalgie régressive, «adulescence», gamification de nos temps morts via des jeux rassurants par leur aspect enfantin et par l’impression de contrôle qu’ils créent via la répétition (voir la gamme des jeux King, comme Candy Crush).
Emoticônes, smileys, emojis, hashtags… Ces nouveaux signes graphiques sont donc loin d’être inutiles. Ils comblent un réel besoin linguistique et ne sont pas utilisés que par les ados, loin s’en faut. Cependant, ils s’inscrivent également dans une société d’hyper-communication où les signes de l’expression écrite sont devenus, eux aussi, des éléments de distinction sociale.
Article initialement publié sur Mediaculture.
  • A propos

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cyrille frankCyrille Frank est journaliste. Fondateur de Mediaculture.fr et Quoi.info («l'actualité expliquée», devenu «ça m'intéresse»), il accompagne les médias dans leur mutation numérique. Formateur en marketing de contenus, stratégie éditoriale (augmentation de trafic, fidélisation, monétisation d’audience) et en usages des réseaux sociaux (acquisition de trafic, engagement…). Retrouvez Cyrille Frank sur Twitter, @cyceron, sur son site Internet Mediaculture.fr, sur Facebook et sur Linkedin.

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